Virée Balkanique

La clé entre parfaitement dans le barillet. Le cliquetis du diesel chante sa mélodie rauque du ralenti en fa mineur: Moteur !
Je m'assois, accroche ma ceinture, baisse le pare-soleil et enfourne le dernier Cd de Severina Vuckovic dans la bouche de mon Blaupunkt 2X20 Watts vintage. Pendant que le violon à la sauce klezmer introduit sa mélodie tzigane, mon amie Tom-Tom m'assure une arrivée probable vers les 16h23 en entonnant un sensuel : Tournez à gauche. Je ferme alors la portière, jette un œil dans le rétroviseur et démarre avec mon équipée en direction du soleil levant.
Cette année, je pars vers les Balkans et celle qui chante dans les haut-parleurs de mon bolide est croate. Je ne la connais pas vraiment. Tout du moins pas plus que sa terre européenne réputée pour ses mystères, ses différences, son histoire, ses beautés naturelles et architecturales, ses guerres... Tout ce que je sens par contre, c'est qu'elle m’appelle fortement pour toutes ces raisons.
Je fais partie de cette génération qui a vécu la guerre en Yougoslavie de façon indolente, incrédule et fantasmée.  J’en mesurais à  l’époque très mal le poids et le contenu historique.  Il m’en reste quelques vagues sentiments comme celui  d’avoir été content pour tous ces gens qui allait pouvoir enfin goûter à la « liberté  capitaliste » et que les Croates allait être libéré du joug de l’oppresseur Serbe.  Aïe!! Double Aïe !! Ça commençait mal…
Au cours de mon voyage initiatique et de mes nombreuses lectures, je me suis aperçu que j’étais mis à mal par les stéréotypes téléguidés de ma société occidentale. J’ai perçu que ce monde des Balkans dont je ne connaissais que l’éclatement en fanfare médiatique et rouge-sang en avait pris plein la gueule au travers des siècles en étant pris en tenaille entre des mondes que tout oppose…
severinaAutoroute A29, 2km, Je mets mon clignotant, tourne à droite, passe la troisième et prends la nationale pour rejoindre l’autoroute. Au bout du ruban d'asphalte, je devine déjà la Slovénie, la Croatie, le Monténégro et la Bosnie tant fantasmés pendant l'hiver. Dans mes hauts parleurs, Severina Vuckovic chante toujours sa variété des Balkans. « Hrvatski reperi dignite malo hajku » sont quelques paroles de « Hrvatica ».  Son accent  serbo-croate ou devrais-je dire croato-serbe (même si dans les faits c’est bien de la même langue dont on parle) roule les R et sonne à mon oreille comme du russe.  Je n'y comprends rien mais je m’imagine une histoire de patriotisme, de nation, de guerre et de femmes qui pleurent en bloquant mon régulateur sur 120 Km/h. Cette fois, j'ai décidé d'éviter Paris en passant par Amiens pour rejoindre Reims. Techniquement, c'est plus long mais en pratique, on gagne du temps en évitant les ralentissements de la capitale. Les collines du pays de Bray défilent avec la mélodie de Severina. " Hrvatica " a été enregistré 10 ans après la signature des accords de Dayton-Paris. Le 14 décembre 1995, la Croatie, la Serbie, La Bosnie sont défigurées et enfin un accord à été trouvé; scellant ainsi la partition du pays d'enfance de Severina, la Yougoslavie...
Il est midi passé quand je dépasse la cathédrale de Reims où furent sacrées toutes les têtes couronnées de notre pays. C'est juste le temps de s'arrêter sur une aire de repos bien mérité afin d'entamer le samos 99 sur du pain frais de ce matin. Quarante minutes et un pipi après, je suis de retour aux commandes de mon fier et vert ludospace. Je remets le contact et me laisse emporter par la plage 2 de l'album « dalmatinca » d’encore la même Severina vuckovic. Je pense à elle, à son pays, a sa sex-tape faussement dévoilée et aux doubles croches ronronnées par la basse synthétisée qui m’emmènent tout doucement vers la Lorraine.
Je passe la frontière allemande après Forbach au son du mélancolique « ‘Ko to pita ». Il pleut. Mes essuies glaces ont du mal à chasser les larmes du ciel et celles de la voix de Severina. J'accélère. Il me faut passer rapidement Pirmasens pour pouvoir apercevoir le château de Trifels où fut enfermé mon voisin Orivalais de 800 ans, Richard cœur de Lion. Le roi d’Angleterre  y fut enfermé en 1192 au retour de sa 3eme croisade. Libéré contre forte caution, il fit ensuite construire le fameux château Gaillard aux Andelys puis un autre à deux pas de chez moi sur la Seine en amont de Rouen à Orival.  J’avais déjà croisé sa trace à Dürnstein en Autriche en juillet 2010. Là il avait été enfermé par un autre seigneur lors de la même croisade...  L'éjection automatique interrompt mes pensées. Je change de Cd. Celui qui me tombe sous la main est le dernier album solo de Severina: «Zdravo, Marijo!». Dès l'intro, l'arpège en Solmin7(b5) me réconforte à peine avec la variété de la chanteuse croate la plus connue. Au fond, à l'horizon, le ciel bleu refait son apparition à l'approche de la vallée du Rhin vers Karlsrühe. A ce moment précis, ni lui, ni moi et ni la carte de mon parcours ne savons encore comment tournera ma virée balkanique…

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